Pensez les vieillesses: « Bien vieillir » et « faire bonne vieillesse »: perspective anthropologique et paroles de centenaires : Frédéric Balard

Ce lundi 13 octobre 2014, nous avons eu la chance d’assister à la première séance de la huitième édition du cycle de séminaires intitulé « Pensez les vieillesses ». Organisé par le Centre de Diffusion de la Culture Sanitaire de l’ULB (Université Libre de Bruxelles), ce séminaire proposait une communication de Frédéric Balard, socio-anthropologue au Laboratoire Lorrain de Sciences Sociales (2L2S-EA 3478). Notons que cette communication se basait principalement sur un article : « Frédéric Balard, “Bien vieillir” et “faire bonne vieillesse”. Perspective anthropologique et paroles de centenaires, Recherches sociologiques et anthropologiques, 44-1 | 2013, http://rsa.revues.org/925 »

Frédéric Balard commence par évoquer son parcours atypique. Il a, en effet, réalisé sa thèse en travaillant dans un laboratoire d’épidémiologie. Il est actuellement Maitre de conférences en sociologie.

  1. Bien vieillir dans une perspective biomédicale : succesfull aging.

Le conférencier évoque les multiples dimensions de la révolution de la longévité, on a une évolution des effectifs entre les « jeunes » (moins de 60 ans, les actifs) et les « âgés » (plus de 60, 65 ans, les retraités). On remarque une proportion plus importante des âgés (effets du baby-boom…). On parle de vieillissement de la pyramide des âges par le bas puisqu’on a moins de naissances qu’au moment du baby-boom. On peut toutefois discuter de la relativité de l’âge, une personne de 65 ans aujourd’hui est différente d’une personne de 65 ans il y a 20 ans. On souligne moins le vieillissement de la pyramide des âges par le haut qui existe pourtant aussi, cela renvoie au fait qu’on vit plus vieux aujourd’hui qu’hier. Les âgés sont plus nombreux et ils restent là plus longtemps. Ce qui fait progresser l’espérance de vie à la naissance, ce n’est plus la diminution de la mortalité infantile, c’est le maintien en vie des personnes très âgées. En l’espace de 60 ans, on est passé de 200 centenaires à 17 000 en France. Pour 2050, les chiffres de l’INSEE sont 17, 18.000 centenaires en fourchette basse, on s’attend à 60.000, on est à plus de 330.000 en fourchette haute.

Est-ce que les années gagnées sur la mort sont de belles années ? « Il importe plus d’ajouter de la vie aux années que des années à la vie ». Le bien vieillir importe plus que le fait de vieillir plus vieux.

JA : EHLEIS (European Health and Life Expectancy Information System) : projet financé par l’UE qui révèle la manière dont les politiques se sont emparés de la question du bien vivre : faciliter une analyse des données espérance de vie et espérance de vie en santé, espérance de vie sans incapacités. On veut ajouter des données qualitatives à l’augmentation de l’espérance de vie, on se préoccupe donc bien ici du bien vieillir. On s’intéresse à la santé perçue. Le choix des termes n’est pas neutre, il révèle la façon dont on conçoit le bien vieillir.

  • Espérance de vie
  • Années de vie en bonne santé
  • Espérance de vie avec des restrictions d’activités modérées
  • Espérance de vie avec des restrictions d’activités sévères
  • Pourcentage des années à vivre en bonne santé

On regarde la totalité des années à vivre et parmi celles-là, la part à vivre en bonne santé.

Dans la littérature, on parle de successful aging : vieillissement réussi. On a la lutte contre la senescence qui affecte l’ensemble de l’individu. Dès que notre organisme a fini sa croissance, il lutte contre son vieillissement (point de vue biologique). On a une opposition entre vieillissement normal et vieillissement pathologique, ce qui est très vite remis en question car statistiquement le vieillissement normal qui serait celui sans pathologie ne tient pas la route. Le vieillissement usuel est en effet un vieillissement avec pathologies, avec restriction d’activités. On préfère alors parler de vieillissement usuel (celui du plus grand nombre) et de vieillissement réussi (pour une petite part). Les « activity theory » se développement beaucoup dans les années 80. Le vieillissement réussi serait celui où on garde un bon physique, où on est socialement engagé… On parle d’autonomie fonctionnelle aussi.

Pour bien vieillir, en fait, il s’agirait de ne pas vieillir. On veut trouver et mettre en œuvre le vieillissement pathologique, on parle de soigner le vieillissement (to cure aging).

  1. Bien vieillir au prisme des différentes cultures

Dire de quelqu’un qui va « bien vieillir » est une construction faite par les chercheurs qui les utilisent. « Vous êtes un vieux qui a réussi son vieillissement ou pas… ». On a construit cela en fonction de nos valeurs d’hommes blancs d’âge moyen pour qui l’autonomie, la performance sont des valeurs importantes. Ce n’est pas vrai pour toutes les sociétés.

La conception de la vieillesse est quelque chose de presque universel. Il y a des sociétés où la vieillesse n’est pas pensée, c’est le cas chez les Cuiva de Colombie, on ne crée pas d’âge de la vieillesse, c’est une société sans vieillesse qui clive enfants, femmes, hommes.

Sur un échantillon de 60 sociétés, on retrouve dans la définition de la vieillesse un changement dans l’activité sociale, un changement physiologique. On a souvent l’idée de changement. Les critères santé et autonomie n’apparaissent pas autant que dans nos représentations scientifiques. On y pense en termes de changement, de rôle social, mais le changement peut être connoté négativement ou positivement en fonction des sociétés. Par exemple, chez les Wakonongo de Tanzanie : mzee (vieux) veut dire notable, respectable, responsable (Singleton). Dans certaines sociétés, vieillir, ou avancer en âge peut apparaitre comme quelque chose de positif, de valorisé, une forme d’achèvement, d’accomplissement. Sur l’île d’Okinawa (Japon) : la vieillesse est vue comme accomplissement ; chez les Aranda d’Australie, la vieillisse suppose la possession de pouvoirs magiques. Il faut aussi vieillir car c’est en se détachant du rôle social attribué aux jeunes qui suppose d’avoir toutes ses compétences physiques, qu’on acquiert prestige et pouvoir symbolique.

On a aussi des « death-hastening behaviors » : ce sont des comportements qui accélèrent la mort dans certaines sociétés : abandon (certaines populations nomades), sociétés où on tue les personnes âgées…

  1. Comment les nonagénaires et centenaires français pensent le bien vieillir ?

Le conférencier a rencontré une fois par mois des informateurs éclairés sur leur vécu du grand âge (15 personnes, entretiens). Les gens qu’ils rencontraient lui disaient : « je ne suis pas vieux », or ils avaient plus de 80 ans. Les informateurs distinguaient fortement : se sentir vieillir (difficulté croissante pour la marche, problèmes physiques…) et être vieux.

On retrouve les notions de santé, de fragilité dans «  se sentir vieillir », c’est un processus.

Le « être vieux » est une identité repoussoir, c’est la personne inutile, mise de côté, désignée comme telle par le groupe social, désignée comme différente des autres. Le vieux n’est plus comme les autres.

Qu’est-ce que c’est alors que « bien vieillir » ?

Il faut lutter contre la vieillesse, repousser les marqueurs physiologiques, sur-jouer un rôle qui montre qu’on est encore en capacité, qu’on est fonctionnel. On en va même parfois jusqu’à mentir, ou se mentir à soi-même.

Il y a un moment de basculement qui peut être différent en fonction des individus. Chez certains, c’est quand on abandonne une activité symbolique (ne plus pouvoir jardiner), quand on passe un cap (arriver à 100 ans). La personne se sent devenir inapte, inutile. Une fois qu’on est devenu un vieux, le seul devenir possible est la mort.

Ceux qui se suicident le plus, c’est les très âgés et beaucoup plus les hommes de plus de 85 ans.

Est-il alors possible d’avoir une bonne vieillesse ?

Il y a une autre voie possible : faire bonne vieillesse. Pour cela, il faut se détacher des éléments de lutte : « maintenant, je me laisse vivre », apprendre à se détacher de ce qui coute trop d’énergie et finalement compte peu : « disengagement theory ». On sélectionne les activités qui comptent, quand on n’y arrive pas, on compense. Certaines personnes âgées développeraient une tranquillité d’esprit pour continuer à vivre. Il s’agissait essentiellement de femmes.

On retrouve cela dans des travaux plus psychologiques. Pour Frédéric Balard, c’est plus quelque chose qui peut se construire dans un environnement particulier. Jeanne Calmant disait vivre dans ses rêves, dans ses souvenirs, des beaux souvenirs… « Je pense souvent au passé, je revis le passé » ; « Je me raconte mes histoires à moi-même, je me remémore le passé ». La réécriture du passé occupe une part essentielle du temps, on mêle fiction et souvenirs réels. La démence diront certains est une façon de bien vivre sa vieillesse. Même si le conférencier n’adhère pas, il pense qu’on n’a pas assez exploré comment l’imaginaire peut aider à continuer à bien vivre quand le corps et l’esprit sont défaillants.

Il faut interroger notre modèle du bien vieillir. Pour les séniors, les plus jeunes, effectivement santé, participation sociale sont importants, mais c’est aussi un déni de vieillesse, une forme d’utopie qui ne tient pas avec le grand âge. On ne doit pas nier la vieillesse, mais s’interroger sur elle. On risque sinon de confronter les très âgés à une vision impossible du bien vieillir, à mener vers une « euthanasie sociale ».

Discussion :

Laurent Legrain, socio-anthropologue au Laboratoire d’Anthropologie des Mondes Contemporains (LAMC) de l’ULB formule une critique en tant qu’anthropologue. Le travail évoqué dans la présentation porte sur les représentations de 60 sociétés (anglo-saxon) : on a un contraste trop fort. Cela caricature le propos. On peut rechercher une altérité relative et pas totale, c’est quoi notre commune humanité ? On peut assouplir cette façon de prendre l’anthropologie pour travailler les représentations. L’ailleurs ne propose pas toujours une solution à la douleur, à la souffrance, à la difficulté de vieillir. Il faut une étude approfondie, les choses sont plus complexes.

Dans certaines sociétés vieillir serait le but ultime de la vie, est-ce que le prestige rend le vieillir plus facile ? Ce n’est pas sûr selon le discutant. Nous devenons nos habitudes et c’est compliqué de les laisser tomber : prestige, ou pas.

Pour Frédéric Balard, le fait d’avoir une représentation positive de la personne âgée invite à bien la traiter, à l’intégrer socialement, on a donc moins d’isolement social, les personnes sont mieux intégrées dans la société, elles ont une utilité, un rôle, continuent à transmettre. C’est un peu le côté performatif de la représentation.

Le discutant évoque le lien entre représentation sur le vieillir et sur le cycle de la vie. Dans la société qu’il étudie en Mongolie, on a la réincarnation qui est présente, si on a bien fait tout ce qu’il faut, on reviendra. Une personne de 75 ans a fait un retour dans son pays natal pour y revenir comme humain dans sa propre famille. Peut-on détacher les représentations du cycle de la vie des représentations du vieillir ? La croyance peut être vue comme une disposition à l’action, qui nous fait faire des choses dans ce monde.

Dans un de ces articles, Frédéric Balard évoque le jardin comme stratégie pour repousser la vieillesse, mais quid du plaisir de distribuer ses légumes, d’être dans ses rêveries, d’avoir prise sur le monde ? On s’invente tous des histoires, qu’est ce qui caractérise celles que se raconte la personne âgée, qu’est-ce qui les différencie des nôtres ? Est-ce vraiment propre au grand âge ? Peut-être est-on contraint de le faire alors que nous, on a le choix.

Pour Frédéric Balard, on défend notre identité sociale, notre rapport aux autres. Il donne un autre exemple : une dame âgée qui tricotait : ma mère s’ennuie, elle a besoin de s’occuper pensait la fille. Le problème n’est pas que les personnes âgées s’ennuient, c’est qu’elles veulent un rôle social. Quand la dame a compris que sa fille prenait les écharpes, qu’elle les détricotait, elle s’est laissé mourir. L’enjeu n’est pas l’occupation des personnes âgées, c’est l’identité sociale.

Une autre personne de l’assemblée intervient et évoque des ornières comportementales dans lesquelles on se sent bien. C’est moins une question d’identité sociale et de regard des autres, que le fait même de le faire qui nous fait plaisir. Le regard des chercheurs reste problématique. On va chercher du côté de ce qui se passe ailleurs pour mieux comprendre, mais c’est un peu une ornière de la pensée, on a tendance à opposer le regard négatif chez nous avec un regard qui serait positif dans un ailleurs. Il faut aussi se pencher alors sur le rapport au temps de ces sociétés. Nous sommes ici dans une vision du temps linéaire qui surdétermine la manière dont nous pensons ces questions. La question de la productivité de l’homme, de son utilité. Bien vieillir chez nous, ce serait s’engager dans le bénévolat… On a des injonctions normatives, on laisse de côté le plaisir, le fait d’imaginer, de se concentrer sur sa vie.

Une dame, ancienne directrice de 87 ans, venant d’un petit village, intervient. Elle a fait une formation de thérapeute de couple à 60 ans, des gens viennent encore la voir et ça l’étonne. Les gens attendent quelque chose qu’elle a à 87 ans et qu’elle n’avait pas à 60 : une sorte de sérénité, de recul… Elle a alors l’impression de rester dans la réalité grâce à cela.

Plusieurs choses sont interpellantes : dimension des rapports intergénérationnels, intérêt de rassembler les gens, de ne pas faire de ségrégation. Ce que les personnes âgées peuvent transmettre est-ce lié à un effet d’âge, ou de génération ? Par exemple, un monsieur qui avait vécu la seconde guerre mondiale et qui avait vu mourir son meilleur ami devant lui, tué à coups de crosses de fusils avait une vision de la vie très particulière, avoir vécu ça conduit à relativiser les choses. Ils transmettent aussi une forme de sérénité : ils y sont arrivés, eux, pourtant ils n’ont pas eu facile. C’est une vraie leçon de vie à transmettre.

Une dame s’interroge sur ces moments d’évasion et leurs contenus : ils sont présentés comme positifs par le conférencier, mais est-ce que ça peut aussi être négatif, ressasser des souvenirs négatifs ?

Frédéric Balard explique qu’il y a des moments clés du parcours de vie qui reviennent dans le grand âge. Il cite l’exemple d’un Monsieur qui, dans sa jeunesse, avait rencontré une jeune femme avec qui il avait projeté de faire sa vie, la vie en avait voulu autrement, mais ça restait marqué pour lui comme une trajectoire ratée, il avait des souvenirs négatifs qui restaient, il n’était pas passé à autre chose. Pourquoi certains événements ressortent plus que d’autres ? On ne peut le dire, c’est lié à la vie de la personne, à son parcours.

Une autre personne s’interroge sur la place de la spiritualité dans le vécu de la maladie d’Alzheimer. Elle précise qu’elle n’entend pas ici spiritualité au sens de religiosité. Est-ce que les personnes âgées, de par un certain ralentissement, ne sont pas gardien de cette valeur ?

Le conférencier répond qu’il n’a pas travaillé sur ces questions-là, il est toujours gêné avec ces termes-là. Certaines personnes qu’ils rencontraient perdaient la mémoire, mais n’étaient pas étiquetées Alzheimer, alors que d’autres plus jeunes avec les mêmes troubles étaient étiquetées de cette manière. Les personnes qu’il a interrogé étaient en majorité protestantes, elles avaient été élevées dans la croyance, mais disaient : « je crois quand ça m’arrange », « je ne sais plus trop ». Un monsieur, ancien prêtre, lui, s’aidait avec la religion, il arrivait à surmonter sa peur de la mort… Les autres faisaient des arrangements. La claque vis-à-vis de la mort, c’est que celui qui avait peur de parler de la mort c’était lui, le chercheur. Il était gêné, pas eux. Ils n’avaient pas peur de la mort, mais du passage. La mort restait tabou aussi avec leurs parents, leurs enfants. C’était ces derniers qui avaient peur de parler de la mort. Les gens connus au début du 20 eme siècle ont connu la mort bien plus que nous (certains enfants mouraient jeunes). A la campagne, on tuait tout le temps les animaux…

Quelqu’un demande si le tabou de la mort ne recule pas avec l’âge ? Si, mais les 60, 75 ans ont un fort tabou de la mort. Les personnes très âgées n’avaient pas de tabou, ils osaient parler de sexualité, de tout… C’était un peu ce côté : à l’âge où je suis, je peux tout me permettre.

Enfin, une personne se questionne : Est-ce que c’est vraiment bien vieillir si on est que dans l’imaginaire ?

Pour Frédéric Balard, le bien vieillir, les relations sociales, l’activité, l’échange, ce n’est plus possible quand on a basculé dans l’ultime stade de la vie, quand on est en fin de vie. On ne peut plus marcher, plus discuter car on n’entend plus, plus lire, plus regarder la télé. On peut encore « faire bonne vieillesse », en se réfugiant alors dans l’imaginaire, en construisant des châteaux en Espagne. Le temps à vivre en mauvaise santé est plus grand à l’heure actuelle. On a la notion de réminiscence. On est en dehors du schéma du bien vieillir.

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